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Roman policier

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Plusieurs historiens ou critiques, afin de donner au roman policier ses lettres de noblesse, lui ont découvert des ascendants prestigieux: Oedipe de Sophocle (vers 430 av. J.C.) semblera fatalement voué à tuer son père et à épouser sa mère, Hamlet de Shakespeare concoctera un beau crime théâtral, Jean Valjean des Misérables de Victor Hugo tentera d'échapper aux filets du policier Javert de même que Raskolnikov de Crime et châtiment de Dostoievski au juge Porphyre Petrovitch.

En somme, on pourrait multiplier les exemples illustres et conclure que, là où il y a crime dans une oeuvre de fiction imaginaire, il y a roman policier de sorte que Thérèse Desqueyroux de Mauriac ou Léviathan de Julien Green en seraient au même titre que certains épisodes des Mille et une nuits et que le Zadig de Voltaire. André Gide apporterait aussi un témoignage de poids lorsqu'on lit dans son Journal en 1944 ces quelques lignes à propos de Simenon: «Il n'attire et ne retient. II écrit pour le gros public, c'est entendu, mais les délicats et les raffinés y trouvent leur compte, dès qu'il consentent à le prendre au sérieux. Il fait réfléchir; et pour bien peu, ce serait le comble de l'art; combien supérieur en ceci à ces romanciers pesants qui ne nous font grâce d'aucun commentaire...» (Pléiade II, p.321).

Bref historique

Tout semble débuter presque consciemment chez Edgar Poe avec trois nouvelles des Histoires extraordinaires: «Double assassinat dans la rue Morgue», «Le mystère de Marie Roget» et «La lettre volée» (1841-1845). Nous y assistons à une enquête minutieuse à propos d'un événement mystérieux, enquête menée par un personnage extrêmement perspicace et observateur, le chevalier Dupin. Toutes les définitions qu'on pourra donner du roman policier auront toujours pour communs dénominateurs: mystère à élucider, enquête pour percer ce mystère, personnage un peu surhumain, bon ou méchant, qui mène ou entrave cette enquête en éclaircissant ou épaississant ce mystère. Le lecteur, haletant ou cogitant, poursuit et même est poursuivi; il est fasciné et ne lâche pas le bouquin avant que tout ne soit éclairci dans le roman et pour lui-même.

Rapidement et sans tomber dans le catalogue, quelques noms et quelques dates. Chez Poe, l'enquête est partie essentielle, c'est le triomphe de la raison sur la peur engendrée par l'insolite. Son descendant le plus rapproché est Emile Gaboriau (1835-1873), qui procède de la même façon mais travaille sur l'énigme des êtres et «fait» de la psychologie avec son Monsieur Lecoq, ancêtre avoué de Sherlock Holmes dont Conan Doyle dira qu'il doit beaucoup au Français. La postérité de Conan Doyle est nombreuse et continue jusqu'à nos jours du côté anglais avec Dorothy Sayers, Philip Macdonald et Agatha Christie, du côté américain avec S.S. Van Dine, Ellery Queen et Erle Stanley Gardner. En France, trois auteurs procéderont de cette école mais avec des nuances: Gaston Leroux et son Rouletabille, Maurice Leblanc et le gentleman-cambrioleur Arsène Lupin qui est, en fait, un policier paradoxal, redresseur de torts et justicier, et enfin Marcel Allain dont le personnage d'épouvante, Fantômas, a frisé le surréalisme. Une deuxième école s'amorce aux Etats-Unis vers les années 25 où l'enquête se dilue dans une intrigue puisée à même la quotidienneté violente de la Dépression et de la Prohibition: c'est l'apparition de la pègre que combat un journaliste, un avocat ou un détective privé: Dashiell Hammett, Raymond Chandler, James Cain sont les pionniers de ce «roman noir» auxquels succéderont la plupart des auteurs publiés dans la série de la même teinte.

Enfin, surtout depuis la guerre, apparaît un autre courant où la police n'intervient que peu ou pas, où tout est centré sur la victime et la terreur que nous éprouvons avec elle: c'est le roman criminel ou «suspense» où triomphent entre autres William Irish, Patrick Quentin et Boileau-Narcejac. Le petit dictionnaire d'auteur qui suivra réparera des omissions majeures.

Les trois procédés

Suivant schématiquement cette ligne historique, nous pouvons distinguer trois sortes de romans policiers.

  • Du point de vue du policier officiel ou du détective privé nous avons le roman policier proprement dit («detective novel») dont l'intérêt essentiel réside dans le processus inductif ou déductif de l'enquête visant l'élucidation du mystère par la découverte du criminel. Il répond à la question QUI? («Who done it?») et accessoirement ou conséquemment au comment? C'est un procédé très rationnel dont l'attrait est avant tout cérébral.
  • Du point de vue du bandit (voleur, gangster, maître-chanteur) ou du «privé» un peu hétérodoxe quant aux lois judiciaires, nous trouvons le roman noir («thriller») dont le but réel, malgré la présence d'un élément énigmatique, est d'exciter les nerfs du lecteur par la violence des scènes, la cruauté des protagonistes, la révolte sociale, la délinquance, etc. Il répond à la question COMMENT? aura lieu le hold-up, le crime sera-t-il découvert, le bon droit triomphera-t-il du désordre, du mal, de l'illégal?
  • Du point de vue de la victime, qui met l'accent sur le caractère des personnages, nous accédons à une autre forme: le roman criminel (suspense) d'où l'appareil policier est souvent complètement absent. Ce type de roman est à la fois rationnel et émotionnel, il répond à la question POURQUOI? et diffère peu du roman ordinaire si ce n'est par le motif, le pivot de l'action qui est la mort violente.
Quelques nuances

Il existe des exemples quasi parfaits de chacun de ces procédés. Pour le premier, Sherlock Holmes et plus encore le Philo Vance de S.S. Van Dine qui est presque un ordinateur humain. Le petit César de W.R. Burnett qui n'est pas sans ressembler à Dillinger ou Al Capone illustrerait adéquatement la deuxième catégorie et la plupart des romans de William Irish, comme La mariée était en noir, collent très bien à la définition du troisième genre.

Il est cependant bien évident que toutes ces variétés s'entremêlent à l'intérieur d'une même oeuvre; mais il y a un point de vue, une mise en scène et une priorité quant à l'enquête, à l'énigme ou au personnage, qui font qu'une intrigue appartient plutôt à un procédé qu'à un autre, ce qui entraîne un choix pour les lecteurs. L'amateur d'échec préfèrera le roman policier cérébral, le citoyen tranquille ne dédaignera pas la fonction cathartique (purgation des passions) que lui apporte le roman noir, et les amateurs d'insolite, les femmes qui aiment avoir peur choisiront plutôt le roman criminel à cause du suspense et de l'atmosphère qu'il distille.

Évasion et/ou invasion

On concevra sans difficulté que ce type de roman, lorsqu'il est bien construit et psychologiquement étoffé (il y a des chefs-d'oeuvre que nous citerons plus loin), répond à un besoin profond de l'homme. Des auteurs peu complaisants, comme Julien Gracq1, analysent de façon sérieuse ce lieu de confrontation avec le destin et la mort qui permet au lecteur de réfléchir en état de transe artificielle, si l'on veut, sur la vie fragile et éphémère, et il n'est pas jusqu'aux austères Etudes carmélitaires2, dans l'ouvrage Magie des extrêmes, qui se penchent sur le genre en le qualifiant méliorativement de « conte de fées modernes » dissertant sur le mythe de la justice immanente, I'intuition approfondie et la voyance à travers la trame des coïncidences. Un auteur sérieux suggérait même aux médecins, aux avocats, aux prêtres de lire de bons romans policiers pour aiguiser leur observation psychologique et leur sens de la déduction logique face aux cas concrets auxquels ils sont confrontés. Romano Guardini, Bertrand Russell, Konrad Adenauer parmi tant d'autres furent d'assidus lecteurs en ce domaine sans oublier Edgar Faure qui en a même écrits sous pseudonyme.

Le roman policier français existe-t-il?

Bien sûr, et nous citerons abondamment, tant dans le petit dictionnaire que dans la bibliographie, des auteurs célèbres en ce domaine, mais il est clair que la production est surtout anglo-saxonne, ceci dû à une propension typiquement culturelle où l'imagination dans la fiction prend le pas sur la raison, ce qui a fait dire à beaucoup de critiques que les Français n'écrivent pas de vrais romans mais des récits psychologiques, des chroniques ou des essais romancés. On a même affirmé, peut-être exagérément, que le seul grand romancier français au XXe siècle était Julien Green (Américain de naissance). Quoiqu'il en soit, d'innombrables traductions, surtout depuis la guerre, nous ont livré la majeure partie de cette immense production de langue anglaise.

Le roman policier, reflet du monde actuel

On a affirmé plus haut que la paralittérature valable était riche d'observations, d'indices et d'aspects quotidiens propres à aider l'historien, le sociologue ou l'anthropologue. Il est clair que les génies ne sont pas représentatifs de leur époque vu l'empan et l'au-delà de leurs chefs-d'oeuvre. Bach, Michel-Ange et Shakespeare, tout en étant très incarnés et historiquement situés, sont quasi intemporels, ce qui les rend « classiques » et même, abstraction faite de certaines formes extérieures, contemporains pour longtemps. Le roman, « miroir promené sur la route » selon Stendhal, apporte aussi ses témoignages; qu'on pense à Zola, à Martin du Gard ou même à Butor. Mais la littérature populaire, dont le roman policier occupe un fief important, charrie beaucoup plus d'instantanés, de nuances ordinaires, d'indices, de détails quotidiens, en sorte que Chesterton3 disait du roman policier qu'il était « I'Iliade de la grande ville » et que Malraux4 n'hésite pas à écrire qu'il est « L'intrusion de la tragédie grecque » dans notre vie contemporaine, tandis que Monnerot5 parle de « poésie urbaine ».

Esquisse d'une thématique des situations dans le roman policier
  1. Le local clos: crime ou vol commis dans un endroit hermétiquement fermé. Ex.: Leroux, Le mystère de la chambre jaune; Queen, Le roi est mort; Carr, spécialiste de cette situation, presque tous ses romans.
  2. Le consortium criminel: cherchant à faire croire à un seul assassin alors qu'ils sont plusieurs. Ex.: Eastwood, La femme à abattre; Steeman, L'assassin habite au 21; London, Le bureau des assassinats.
  3. Le crime collectif: on cherche un coupable alors que les indices en désignents plusieurs. Ex.: Christie, Le crime de l'Orient-Express.
  4. Le crime gratuit commis pour camoufler les mobiles d'un autre crime. Ex.: Van Dine, La série sanglante; Christie, ABC contre Poirot.
  5. Série de crimes commis par un meurtrier qui n'est pas coupable du premier, ce qui ipso facto l'innocente, "la forêt cache l'arbre". Ex.; Queen, Griffes de velours; Véry, Série de 7.
  6. Série de meurtres commis par un faux mort. Ex.: Christie, Dix petits nègres; Steeman, Six hommes morts.
  7. Meurtre faussement revendiqué: Ex.: Steeman, Crimes à vendre.
  8. Récit écrit par le meurtrier lui-même; cf. Christie, Kassak.
  9. Personnage donné comme coupable au début et qui l'est. Cf. Van Dine.
  10. Échange de meurtres (Tue ma femme et je tuerai ton beau-père), provoquant des alibis solides. Ex.: Highsmith, L'inconnu du Nord-Express.
  11. Criminel qui fait croire à l'existence d'un personnage imaginaire qu'il charge de ses méfaits ou détective qui commet des crimes pour pouvoir les élucider facilement. Ex: G. Leroux, Le parfum de la dame en noir; Steeman, Des cierges au diable, L'infaillible Silas Lord; Leblanc, L'agence Barnett et cie.
  12. Série de meurtres dont on cherche le commun dénominateur. Ex.: J. Rhode, Les meurtres de Praed Street; Ed McBain, Dix plus un.
  13. Disparition, volontaire ou non, dont on ne connaît pas le motif. Ex.: Ph. Macdonald, La nurse qui disparut; F.W. Crofts, Le dernier voyage de Sir McGill; E. Piper, Bunny Lake a disparu; W. Irish, J'ai épousé une ombre.
  14. Kidnapping et poursuite qui s'ensuit. Ex.: Chase, Par un beau matin d'été.
  15. Récit dont tout le poids réside dans le chantage. Ex.: Forester, Fenêtre sur jardin; Highsmith, Le meurtrier, La rançon du chien.
  16. Enquêtes à solutions multiples cohérentes mais dont une seule est véridique. Ex.: Berkeley, Le club des détectives; Bentley, L'affaire Manderson.
  17. Personne (amnésique par exemple) qui croit avoir commis un crime ou qu'on persuade en ce sens. Ex.: William Irish, Retour à Tillary Street.
  18. Personnage qui se fait passer pour un autre ou encore jeu du sosie. Ex.: Highsmith, Plein soleil; Armstrong, L'insoupçonnable Grandison; Oppenheim, L'imposteur; Taylor, Comme un frère.
  19. Récit judiciaire d'un procès avec "retour arrière". Ex.: Hart, Le procès Bellamy; Postgate, Le verdict des 12; Traver, Autopsie d'un meurtre.
  20. Récit inversé; on connaît le coupable dès le début, mais comment la justice le saisira-t-elle? Ex.: Iles, Préméditation; Freeman, tous ses romans; Vickers, Service des affaires classées; Nord, Qui est le policier?
  21. Meurtre à distance. Ex.: M. Stark, Meurtres ultra-secrets.
  22. Erreur initiale délibérée ou non sur l'identité du personnage principal (cf. 18). Ex.: Boileau-Narcejac, Les victimes; Christie, Les indiscrétions de Poirot.
  23. Contraction délibérée du temps intensifiant le danger. Ex.: Irish, L'heure blafarde; Benson, La neuvième heure.
  24. Utilisation concertée et systématique des coïncidences, cependant plausibles. Ex.: Cecil, Coïncidences; Kassak, Carambolages.
  25. Trucage préalable et organisé des lieux de l'action. Ex.: Leblanc, La demeure mystérieuse; Dard, Le monte-charge.
  26. Décalage camouflé de l'action dans le temps. Ex.: Carr. La police est invitée; Christie, Mort sur le Nil.
  27. Thème du "Vampire", de l'assassin indéchiffrable par astuce et habileté. Ex.: Beeding, La mort qui rôde; Macdonald, Un vampire.
  28. Création intentionnelle d'un climat surnaturel et étrange (vers le fantastique). Ex.: Carr, La chambre ardente; McCloy, Le miroir obscur; Boileau-Narcejac, Celle qui n'était plus.
  29. Intrusion de la féerie dans le roman. Ex.: Pierre Véry.
  30. Romans policiers de science-fiction. Ex.: Bester, L'homme démoli; Asimov, Les cavernes d'acier.

Cette liste demeure ouverte. Il y a des romans policiers qui jouent sur un thème tellement hors de l'ordinaire que cela ne pourrait se répéter sans plagiat. Ainsi Pierre Boileau, dans Six crimes sans assassin, nous donne un récit qui confirme son titre. La femme de sa mort de Margaret Millar nous fait bondir à la fin par une triple identification impossible à déceler auparavant.

Il ne faut pas non plus oublier beaucoup de romans quasi documentaires où le lecteur fait l'enquête en compagnie du policier (Harrington), de l'avocat (Gardner) ou du criminel (Leblanc).

Enfin, comme le laissent deviner les trois dernières situations de notre liste, il y a des romans qui se jouent sur deux ou trois plans différents. Par exemple, Boileau-Narcejac dans Et mon tout est un homme ou John Blackburn avec Une odeur de foin coupé font la synthèse policier-fantastique-science-fiction. Certains grands auteurs comme Leblanc, Christie, Steeman et Irish se sont permis des variations nuancées sur tous ces thèmes et situations, de sorte qu'une lecture intégrale de l'un ou l'autre (quand c'est possible) donnerait une idée des multiples combinaisons possibles de ce jeu d'échecs qu'est le registre détection, cette action aux multiples rebondissements que constitue le roman noir et enfin cette richesse d'invention psychologique au service de la peur,qui brode le roman criminel ou suspense.

Pour plus de détails combinatoires, exploratoires, ou éliminatoires, consulter les pages très érudites sur le Qui? Où? Quand? Comment? Pourquoi? du numéro spécial Subsidia pataphysica 6.

Références

1. Julien Gracq, André Breton, José Corti, 1948, p. 105-107.

2. Magie des extrêmes (Etudes carmélitaines), Desclée de Brouwer, 1952, p. 78-80.

3. G.K. Chesterton, Le défenseur, Egloff, 1945, p. 130.

4. A. Malraux, « Préface » à W. Faulkner, Sanctuaire (Livre de Poche), p.9.

5. Jean Monnerot, La poésie moderne et le sacré, Gallimard, p.24-25.

6. Subsidia pataphysica, 3e série, 1975, nos 24-25, p. 37-70.


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